"Droits des femmes après les révolutions arabes : un combat qui ne fait que commencer" par Marietta KARAMANLI

dimanche 9 septembre 2012

Le 29 juin dernier s’est tenu au Mans un colloque important ayant pour thème "Droits des femmes et révolutions arabes".
Organisé à La Faculté de Droit, avec le soutien scientifique du laboratoire de recherches THEMIS-UM, du LM-DP (Laboratoire Méditerranéen de Droit Public) et du groupe de recherches ANR REGINE (Recherches et Etudes sur le Genre et les Inégalités dans les Normes en Europe), il a réuni un public important autour d’interventions très intéressantes et de points de vue divers.
A la demande de Mme Juliette GATE, maître de conférences, et cheville ouvrière de cette manifestation, j’ai présidé une table ronde sur les droits politiques des femmes après les révolutions.
J’ai modestement contribué à la discussion en l’introduisant.
Les intervenantes Mme Nadia Aït Zaï, avocate et et Mme Sonia Dayan-Herzbrun , professeure émérite de sociologie, ont rappelé que l’acquisition de droits était longue, les combats nécessaires et les espoirs permis.
Dans mon modeste propos d’’introduction, j’ai notamment fait valoir que si les femmes sont souvent tenues à part lors d’importants mouvements, les crises, elles-mêmes, libèrent souvent des idées nouvelles et des capacités inconnues des pouvoirs traditionnels.
J’ai aussi indiqué que le rythme effectif des progrès en matière de droits politiques est souvent plus lent que le rythme souhaité.
Par ailleurs j’ai souligné l’exemple donné par ce que j’appelle les "normes informelles" qui, à côté du droit, s’applique, notamment les exemples de femmes intervenant dans la vie politique et publique, et l’éducation.
J’ai, enfin, souligné que la libération politique des femmes prenait du temps et n’était pas forcément "linéaire".
J’ai conclu en citant Condorcet pour qui « Le point où la liberté renaît chez un peuple et celui où la raison et la vertu en dirigeront la masse entière peuvent être séparés par un long intervalle »
La situation des femmes dans les pays arabes ayant connu des révolutions démocratiques paraît lui donner raison.
En ces temps incertains et, parfois, de régression, il m’a paru important de vous en faire part.
Marietta KARAMANLI

Le texte de mon intervention

Mesdames et Messieurs les Professeurs et intervenants,
Chère Juliette, Cher Mathieu, Chers Amis,

Je mesure le très grand honneur qui m’est fait de présider un atelier ou table ronde dans ce colloque.
Son intérêt et sa portée nous sont rappelés par l’actualité de chaque jour.
La connaissance qu’il organise par la confrontation des points de vue et le sens qu’il donne aux évènements d’aujourd’hui et de demain montrent à quel point l’université nous donne des clefs pour comprendre et aussi agir.
Avant de laisser la parole aux éminents intervenants, je souhaite faire trois remarques à caractère général sur le sujet qui va être traité.
Ces trois points sont « faire du genre un outil de transition et de changement démocratique », « agir par la norme » et dire qu’ « après une révolution rien n’est jamais pareil ».

I Femmes victimes et femmes actrices : faire du « genre » un outil de transition et de changement démocratique

Les femmes sont trop souvent ignorées dans les processus de gestion de crises, de révolutions politiques, de négociation de la paix, de construction de démocratie ou de systèmes de droit.
Présentées trop de fois comme victimes passives, confinées dans les rôles habituels que leur confèrent la ou les sociétés, les femmes restent en marge des discussions politiques qui affectent pourtant leur vie et leur sécurité quotidiennes et celles des peuples auxquels elles appartiennent.
Malgré ce rôle concédé si j’ose dire, de très nombreuses femmes sont menacées à cause de leur travail dans des situations de crise et de changement, car elles prennent position en faveur de la justice et des droits de l’homme.
Il y a un lien, me semble-t-il, entre ce statut de femmes victimes, victimes à double titre
-  du fait de leur genre, et du fait de leur engagement pour la justice et des droits garantis

et
celui d’actrice réelles ou en devenir de l’affirmation de nouveaux droits politiques.
Ce lien réside dans le fait que les crises libèrent des idées nouvelles et des capacités inconnues des pouvoirs traditionnels.
Les femmes expriment bien souvent ces idées et ces capacités. De plus si elles échappent ou tentent d’échapper aux stéréotypes et deviennent actives elles s’exposent davantage au risque d’être elles-mêmes victimes.
Ce dont elles manquent souvent c’est de confiance en leur capacité d’exercer le pouvoir et de connaissance de leurs propres droits.
Plusieurs études mises en Å“uvre par la Conseil de l’Europe l’ont montré. Il est indispensable de prendre au sérieux la question de l’égalité entre les femmes et les hommes dans la construction de régimes politiques démocratiques.
Ainsi pour résumer cette première idée, le genre doit être pris en compte en tant que tel pour gérer les tensions et conflits d’une société passant de la tyrannie à la démocratie et être une composante déterminante du nouveau régime des droits pour éviter que ce qui a été réveillé ne soit aussi rapidement oublié.
J’en viens à ma deuxième idée :

II Agir par la norme informelle, formelle et son suivi

Aujourd’hui il est manifeste que le rythme effectif des progrès en matière de droits politiques est plus lent que le rythme souhaité et que les différences de comportement en matière d’égalité se traduisent par des disparités et des inégalités.
Le fondement de nouveaux droits politiques passe à la fois par l’accès à l’éducation et à la formation professionnelle et la participation égale dans tous les domaines de la vie et notamment la vie politique.
Dans de nombreux pays l’égalité entre les sexes n’est pas considérée comme prioritaire, et l’interdiction de la discrimination à l’égard des femmes, lorsqu’elle est consacrée dans la législation, n’est pas toujours appliquée dans la pratique.
Pour avancer, je crois qu’il faut agir sur trois mécanismes ou façons de faire : l’exemplarité ou la norme informelle ; la loi ou la norme formelle ; et le suivi des progrès.
L’exemplarité. Les révolutions qui ouvrent à plus de droits sont en elles-mêmes porteuses d’exemples. Le mimétisme est, là, souvent un puissant levier permettant de découvrir que ce qui n’était que rêvé ou défendu est réaliste et sans risque.
L’exemple de femmes participant aux décisions et oeuvrant pour tous et non dans la sphère privée, aide à une prise de conscience nouvelle.
Cette exemplarité joue le rôle d’une norme informelle mais efficace.
Bien évidemment l’éducation joue un rôle central pour modeler les attitudes à l’égard de l’égalité entre les hommes et les femmes dans la vie politique. La jeunesse doit être éduquée dès l’âge scolaire aux questions d’égalité des sexes et à l’importance de la participation à la vie sociale et politique de son pays.
Mais les systèmes éducatifs scolaires ne peuvent répondre à eux seuls à cet impératif.
Les mouvements et organisations de la société civile font aussi de la politique et permettent d’acquérir des compétences, une expérience pratique du processus démocratique, de prise de décision et de l’animation démocratique responsable.
Education et pratiques portent et renforcent la confiance nécessaire que j’évoquais tout à l’heure.
La loi.
La promotion de la participation des femmes dans la prise de décision exige de prendre des mesures positives pour permettre aux femmes d’accéder aux postes décisionnels. La participation des femmes aux élections est un élément clé de cette stratégie
Une mesure importante dans ce domaine est d’autonomiser le vote des personnes
Selon ce que j’en sais la nouvelle Constitution égyptienne ne comprend aucun article relatif à l’égalité homme-femme, et n’octroie à ces dernières qu’un accès limité aux listes électorales.
Leur statut est à peine plus enviable en Libye, où le gouvernement provisoire, le Conseil national de transition, ne compte dans ses rangs qu’une seule femme.
Seule la Tunisie aurait enregistré des progrès, en ratifiant des lois sur la parité de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW)
Pour ce qui est de la parité, je suis favorable à ce que la loi y compris internationale (autrement dit les traités), et les recommandations internationales, le « soft law », fixent des objectifs clairs en la matière.
On pourrait ainsi déterminer un objectif de représentation à hauteur de 40 à 60 % pour chacun des deux sexes.
Il faut donc être volontariste et contraignant.
Mais pour le faire, il faut donner à voir, rappeler, confronter la réalité avec le droit, et mesurer sans cesse l’écart pour le faire diminuer.
C’est la raison pour laquelle on a besoin de mesure et d’évaluation.
L’évaluation. Je crois fondamental de suivre et d’évaluer les progrès faits dans chaque Etat grâce à la collecte régulière, l’analyse et la diffusion des données quantitatives et qualitatives sur le nombre de femmes et d’hommes participant aux décisions politiques et publiques.
Cela suppose aussi en aval de sensibiliser les médias au rôle qu’ils jouent dans la formation de l’opinion publique sur la place des femmes dans la société et sur l’impact de la représentation des femmes dans les médias sur leur niveau de participation dans la vie publique et politique ;
Je terminerai mon propos par une citation de CONDORCET dont la justesse n’a d’égal que l’extraordinaire actualité

III Après une révolution démocratique rien n’est jamais pareil

Condorcet dans son esquisse des progrès de l’esprit humain a bien senti qu’avec une révolution quelque chose d’irréversible se produisait.
Pour lui le moment où renaît la liberté est un point de départ et non le point d’arrivée du progrès démocratique.
Selon lui, je cite, « Le point où la liberté renaît chez un peuple et celui où la raison et la vertu en dirigeront la masse entière peuvent être séparés par un long intervalle. »
Il considérait en effet que seul le progrès des lumières et son influence sur la raison générale perfectionneraient progressivement les institutions publiques€¦ce qui finirait par généraliser le progrès.
Il ajoutait, je finis « Qu’on ne s’effraye donc point si on voit ce peuple libre paraître marcher vers la corruption et l’ignorance. Qu’on se garde surtout d’en conclure qu’elles doivent le ramener un jour à la servitude. »

Merci pour votre attention.