Marietta KARAMANLI lors de la discussion du projet de loi de finances rectificative pour 2010 « Agir pour que la spéculation ne menace ni la Grèce ni aucun autre Etat de la zone ‚¬ »

mercredi 5 mai 2010

A l’occasion lundi 3 mai de la discussion du projet de loi de finances rectificative pour 2010 qui autorise la France à prêter à la Grèce 3,9 Mds ‚¬, j’ai rappelé l’origine de la crise grecque ouverte par la réévaluation par le nouveau gouvernement socialiste élu en octobre 2009 de la situation des finances publiques laissée par le gouvernement précédent. Aussitôt les marchés financiers et les créanciers, entreprises et banques, ont « demandé » à l’économie et à l’Etat grecs de rendre plus vite et plus fort ce qu’ils y avaient placé, et ce au moment même où l’économie était touchée par les effets de la crise bancaire. Cette crise d’autres Etats européens peuvent la connaître ! L’Europe a tardé à apporter une solidarité qui évite aux marchés de décider. La Banque Centrale, elle, refinance à 1% les banques privées qui financent les spéculateurs€¦qu’attend t’elle pour prêter au même taux à un Etat ?€¦la crise serait finie ! Enfin la lutte contre la spéculation passe par le cloisonnement des activités sur le marché financier et des sanctions contre ceux qui ne respectent pas les règles. J’ai eu la satisfaction de voir mes propos soutenus par mes collègues de la gauche et généré de vraies interrogations sur les raisons de cette crise !

Assemblée nationale
XIIIe législature, Session ordinaire de 2009-2010
Compte rendu intégral, Première séance du lundi 3 mai 2010
Projet de loi de finances rectificative pour 2010

Mme la présidente.
Dans la discussion générale, la parole est à Mme Marietta Karamanli.

M. Jean-Pierre Brard.
Voilà une fille d’Homère !

Mme Marietta Karamanli.
Madame la présidente, madame la ministre, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission, monsieur le rapporteur général, chers collègues, j’ai souhaité prendre la parole en tant que membre de la commission des affaires européennes.
Le projet de loi de finances rectificative pour 2010 prévoit €“ au titre d’un nouveau programme intitulé « Prêts aux États membres de l’Union européenne dont la monnaie est l’euro », doté de crédits évaluatifs €“ 3,9 milliards d’euros en crédits de paiement visant à consentir des prêts bilatéraux en vue d’assurer la stabilité économique en limitant les tensions sur les taux d’intérêt de la dette des États en difficulté.
Mon propos sera bref et s’articulera autour de trois idées.
Aujourd’hui, la Grèce est en difficulté, mais demain, tout autre État de la zone euro pourrait être fragilisé et attaqué.
Plus que d’autres, la Grèce est un État dépendant du reste du monde et de l’Europe en particulier. Ce que l’étranger possède en Grèce €“ entreprises, immobilier, actifs financiers €“ est supérieur à ce que les Grecs possèdent dans le reste du monde et ce dont les Grecs disposent au titre du revenu national pour consommer et épargner est inférieur à leur production intérieure, une fois déduits les intérêts et dividendes versés au reste du monde.

M. Jean-Pierre Brard.
Très bien. Il fallait le dire !

Mme Marietta Karamanli.
Cette situation historique les rend assez peu susceptibles, comme le remarquait l’économiste Thomas Piketty, de consommer plus que ce qu’ils produisent et d’être seulement de mauvais élèves de l’économie domestique ou libérale !

M. Jean-Pierre Brard.
Très bien ! Écoutez ça, monsieur Chartier !

Mme Marietta Karamanli.
Dans le cas grec, l’écart entre la production intérieure et le revenu national était, à la veille de la crise financière, d’environ 5 %, soit deux fois plus que l’ajustement budgétaire aujourd’hui demandé à la Grèce ! Il peut être encore beaucoup plus important dans des pays ayant tout misé sur l’investissement étranger comme l’Irlande €“ mais celle-ci semble protégée par son caractère de havre fiscal €“ ou encore l’Espagne où les investissements étrangers ont fait flamber les prix des biens et services !
Avec la crise, les créanciers ont demandé à ces économies de rendre plus vite et plus fort ce qu’ils y avaient placé, et ce au moment même où leurs économies étaient touchées par la dépréciation d’actifs nés de la crise des liquidités sur l’ensemble des marchés !
L’enchaînement, nous l’avons constaté, est impitoyable : les spéculateurs ont vu l’intérêt qu’ils avaient à demander plus et, à mesure qu’ils demandaient plus, à pouvoir obtenir de prêter avec plus d’intérêt.
Que valent les 200 milliards d’euros du PIB grec quand dix banques mondiales gèrent chacune des actifs supérieurs à 2 000 milliards d’euros

M. Jean-Pierre Brard.
Très juste !

Mme Marietta Karamanli.
L’Union européenne est intervenue tardivement ce qui reste une erreur, Jérôme Cahuzac l’a à juste titre rappelé.
Comme le note l’exposé des motifs du projet de loi, tout s’est déclenché par l’annonce, en octobre 2009, par le nouveau gouvernement socialiste grec, d’un trou dans les prévisions 2009 du gouvernement conservateur battu.
Dès janvier 2010, la spéculation a commencé et il a fallu attendre le courant avril, au moment où l’État Grec devait déjà faire face à des remboursements, pour que soit annoncé un engagement européen plus solidaire.
Les analyses « nationales » tendant à faire croire que ce seraient les citoyens de chaque État qui paieraient la dette et donc les « fautes » des autres ont joué leur rôle dans l’attentisme ambiant alors qu’il ne s’agit que de prêts.
Elles cachent, il est vrai, parfois des stratégies économiques strictement nationales visant, par exemple, la primauté à y exporter. Ainsi, le refus de l’Allemagne de s’engager vis-à-vis de la Grèce n’a fait qu’accroître la spéculation et a contribué à l’endettement du pays !
Par ailleurs, la réaction de la Banque centrale européenne regrettant que le FMI soit sollicité ne peut manquer d’interroger : comment une banque centrale qui refinance au taux de 1 % des banques, qui elles-mêmes financent des spéculateurs, ne pourrait appliquer un taux de refinancement aussi avantageux à un État ?

M. Jean-Pierre Brard et M. Pierre-Alain Muet. Très bien !

Mme Marietta Karamanli.
Si la solidarité joue tardivement, elle paraît être à portée de main et nous ne pouvons que nous en féliciter, le président de la commission des finances l’a rappelé.
Reste la question de la façon dont l’Europe doit agir pour réguler la finance de marché. L’Europe doit en effet tirer les leçons de la crise financière dont nous ne sommes pas encore sortis
À l’évidence, il y a une instabilité et des anticipations propres à la finance de marché qui menacent les États, sans oublier une disproportion entre les chocs initiaux et leurs effets économiques réels.
Il y a quelques semaines, l’économiste André Orléan notait que l’évolution financière, depuis quelques années, se lit comme un processus de défiance et d’autoréalisation et que seule l’intervention « musclée » des autorités publiques est de nature à sauver les choses, car ces autorités ont des finalités propres qui ne sont justement pas d’ordre financier !
Deux choses s’imposent donc.
À l’évidence, l’Europe a besoin d’un gouvernement économique démocratique et d’une solidarité budgétaire.
À l’évidence aussi, la finance de marché a besoin d’être placée sous le contrôle des États, et les circuits bancaires et financiers doivent être mieux cloisonnés et sanctionnés quand ils échappent aux règles établies
Je me félicite de la tenue de ce débat aujourd’hui, ainsi que de l’engagement de la France. Pour le peuple grec, ce sera très difficile, même si l’on peut reconnaître les efforts du gouvernement actuel et la volonté des Grecs de s’en sortir.

(Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)