Marietta KARAMANLI interroge le Président de THALES sur les nouvelles positions du groupe dans l’industrie de la défense française

dimanche 29 janvier 2012

Le 17 janvier 2012 lors de la réunion de la commission des affaires européennes dont je suis la secrétaire, a été auditionné le Président du groupe THALES, Monsieur Luc VIGNERON.
THALES est un groupe important dans le domaine industriel et de l’armement.
THALES a pris une participation au sein du fabricant Nexter, filiale de Giat Industries (groupe industriel de l’armement appartenant à l’État français) et a pris des positions au sein de la direction constructions navales (en 2007, DCN et Thales ont uni leurs forces au sein du projet « Convergence » pour créer un acteur du monde naval).
Ses opérations relativisent encore la place de l’Etat dans le secteur stratégique de l’armement.
Les opérations engagées peuvent avoir des effets sur des milliers d’emplois.
Le Parlement, et notamment la commission de la Défense n’a jamais été consulté sur les décisions de l’Etat prises en la matière.
Aussi il m’est apparu important d’interroger le Président de THALES sur les opérations en cours sachant que les rapprochements auront des conséquences industrielles et stratégiques.

COMMISSION DES AFFAIRES EUROPEENNES, Mardi 17 janvier 2012

Présidence de M. Pierre Lequiller, Président de la Commission

La séance est ouverte à 16 h 45

Audition, ouverte à la presse, de M. Luc Vigneron, Président de Thales

Mme Marietta Karamanli.

Thales a pris une participation au sein de Nexter, ainsi que des positions au sein de DCNS. Pouvez-vous nous préciser les termes de l’accord avec Nexter et ses éventuelles conséquences sociales, et nous indiquer en quoi ce rapprochement participe d’un développement d’une stratégie industrielle européenne ?

Par ailleurs, Dassault Aviation détient 26 % de Thales. Or, les crédits accordés par l’Etat à cette société pour ses drones ont fait l’objet d’interrogations des parlementaires. Quels sont les termes de l’accord conclu avec Dassault ? Cet accord a-t-il une incidence sur la stratégie de ce constructeur ?

Enfin, le rapprochement entre Thales et Safran se limite, finalement, à l’optronique. Existe-t-il d’autres partages ou échanges d’activité prévus avec cette entreprise ? Si tel n’est pas le cas, quelles en sont les raisons ?

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M. Luc Vigneron.

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Madame Karamanli, les annonces que nous avons effectuées en décembre sur nos coopérations avec DCNS, Nexter ou encore Safran ne comportent aucune conséquence sociale.

S’agissant de DCNS, nous avons levé en décembre 2011 une option - qui avait été négociée avec l’Etat lorsque Thales est entrée au capital de cette société à hauteur de 25 % - pour prendre une participation de 10 % de plus du capital avant mars 2012.

Rien n’est encore fait avec Nexter. Il ne s’agit que d’un projet, qui reste à finaliser. Les deux parties doivent chacune y trouver avantage. Chacune d’elle recherche actuellement un rapprochement où Thales apporterait ses activités en matière de munitions, essentiellement franco-belges, en contrepartie d’une entrée au capital de Nexter Systems €“participation qui resterait en tout état de cause minoritaire €“ sur des bases à déterminer en fonction des valorisations réciproques.

La finalité de l’accroissement de la part de Thales au capital de DCNS et du projet que nous conduisons avec Nexter est de renforcer « l’équipe France » à l’export.

De vraies synergies y sont à construire. Que nous nous adressions aux gouvernements brésilien, indien ou turc, nous sommes chaque fois confrontés à de mêmes demandes de localisation dans chaque pays d’une partie de notre production en échange du contrat. Répondre à ces demandes €“ incontournables - n’est pas facile : il faut construire des usines, recruter des ingénieurs, rencontrer des partenaires locaux et travailler avec eux €“ condition en général imposée par le gouvernement étranger. Or, lesdits partenaires sont parfois connus de nous à d’autres titres. Ainsi, au Brésil, DCNS s’est vu imposer pour son contrat de sous-marins de travailler avec le groupe Odebrecht, qui vient du génie civil. Mais nous connaissons déjà ce groupe, avec lequel nous travaillons dans d’autres domaines en Amérique latine !

Enfin, il faut maintenir des équipes permanentes dans les pays où nous voulons exporter. Dès lors, des synergies entre groupes exportateurs sont possibles : la même équipe, forte de sa connaissance des armées locales, pourra travailler sur plusieurs programmes.

Il reste que ces alliances ne procèdent pas d’un raisonnement contraint : leur réalisation et leur configuration seront la résultante de l’intérêt qu’elles présentent pour les deux parties : les participations que nous avons prises ou que nous envisageons de prendre sont minoritaires.

Nous pouvons aussi trouver des synergies dans les technologies très en amont, autrement dit loin des phases de choix de ses équipements par le plateformiste - il ne s’agit pas de pousser les équipements Thales au sein de DCNS, par exemple. Faire réfléchir ensemble les ingénieurs sur les futurs concepts d’engins suffisamment en amont avant leur profilage concret, notamment financier, permet d’enrichir les deux parties ; aujourd’hui, un plateformiste n’a jamais accès aux réflexions des ingénieurs équipementiers sur l’évolution possible des équipements, et il n’expliquera jamais à un équipementier comment il pense faire évoluer ses plateformes. Cette non communication est du reste assez spécifiquement française : si, dans notre pays, ces industries sont séparées - c’est un fait de l’Histoire dont je ne suis pas sà»r qu’il ait encore sa raison d’être dans l’avenir - , tel n’est pas le cas aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou encore en Allemagne.

L’armée de Terre a demandé à l’industrie de s’allier pour travailler sur le programme Scorpion. De fait, aujourd’hui l’état de ce programme est suffisamment en amont des grands appels d’offres pour qu’il n’y ait pas d’enjeu économique majeur pour les industriels qui y réfléchissent. En revanche, demander à des ingénieurs de Nexter, Sagem et Thales de réfléchir ensemble, dans le cadre d’une société commune créée à cette occasion, pour projeter ce que pourraient être à l’avenir les meilleurs compromis pour l’armée de Terre en matière d’équipements me paraît particulièrement non seulement intelligent et astucieux, mais porteur, à terme, d’économies pour le budget national et de compétitivité à l’exportation.

Nos relations avec Safran procèdent d’une logique un peu différente.
Si les tentatives d’échanges d’actifs n’ont pas abouti, nous ne sortons pas bredouilles de cette aventure. Nous avons renforcé nos liens. Nous nous sommes mis d’accord pour mutualiser notre secteur amont au sein de la société Sofradir, spécialisée notamment dans les détecteurs infrarouge, et détenue jusqu’ici à 40 % par Sagem, 40 % par Thales et 20 % par Areva, en réorganisant son capital de façon à ce qu’il soit détenu pour moitié par Thales et pour moitié par Sagem. Sofradir est une pépite de l’industrie technologique : c’est l’un des rares fournisseurs européens capables de se comparer aux meilleurs américains dans les technologies qu’ils maîtrisent. C’est un réservoir de compétences et un outil technologique de toute première qualité pour l’Europe. L’évolution du capital que je viens de mentionner est un élément de renforcement pour cette société. Avec Safran, nous créons aussi une joint venture qui parie sur l’avenir. L’ensemble des compétences d’optronique militaire partagées par Thales et Safran y sont logées. Cette politique permet à la fois de répondre au souci de la DGA d’éviter des financements en doublon de projets d’avenir et de mettre en place une instance commune de dialogue qui permette de mettre fin à un certain nombre de peurs qui existaient dans la configuration précédente.

Dassault est notre actionnaire pour 26 % de notre capital, l’Etat pour 27 %, le reste étant réparti entre 3 % pour le personnel et 40 % en flottant. En pratique, j’ai face à moi un pacte d’actionnaires qui détient 53 % de Thales et qui, à ce titre, contrôle la société.

En se complétant, les différences de nos deux actionnaires majeurs créent des compromis intéressants pour l’entreprise. Au sein de ce pacte, Dassault apporte beaucoup en matière industrielle, de gestion de projets, d’organisation de Thales à l’exportation.

L’Etat, quant à lui, est garant des intérêts souverains du pays. Contrairement à ce qui est parfois dit, ce pacte d’actionnaires respecte les prérogatives du management de la société. De plus, ce pacte est conclu dans la durée : non seulement l’Etat mais aussi Dassault ont le sens du temps long ; C’est un élément positif pour la société.