"Non à un pays administré par la peur" par Marietta KARAMANLI, tribune parue sur Mediapart le 17 aoà»t 2010

mardi 31 août 2010

Le 17 aoà»t dernier, j’ai publié comme invitée du site « Mediapart » une tribune relative aux propos du Président de la République établissant un lien quasi-automatique entre l’origine étrangère des Français et la délinquance. Ses propos ont été repris et entretenus par son ministère de l’intérieur. Ces propos à caractère général témoignent d’une quasi-obsession pour l’appartenance nationale (il n’est pas précisé volontairement si les Français d’origine étrangère dont il est question sont ceux qui ont des parents, grands-parents ou aïeux nés étrangers ou encore si ce sont ceux qui nés étrangers sont devenus français€¦) et jouent avec la détresse de nombreux français. Au fond ils ne sont étayés par aucune donnée ou étude sérieuse (celles-ci montreraient certainement que pour certaines formes de délinquance l’environnement social et culturel est un facteur déterminant€¦) et ont fait l’objet de nombreuses critiques venant de personnes très diverses (citoyens, élus, représentants religieux€¦).
J’ai de mon côté réagi par une tribune parue dans le site d’informations indépendant Mediapart. Les propos tenus venant du plus « haut de l’Etat » me font peur car ils créent de la discrimination et légitiment l’intolérance à l’égard de tous ceux qui pourraient être désignés ou vus comme tels€¦
En guise de réaction, je me suis permise deux conseils modestes au Chef de l’Etat : qu’il se comporte comme le Président de la République de tous les Français sans distinction et qu’il soit ouvert au monde qui change : le fait national est un fait qui évolue et les Etats dans la globalisation tendent à se ressembler davantage tout en faisant coexister en leur sein des femmes et des hommes d’origines, de cultures et d’habitudes différentes. Là est le défi de pouvoir faire mieux vivre ensemble ceux qui sont au départ séparés ou se sentent différents et mal reconnus tout en faisant le choix de vivre avec les mêmes lois et en cultivant l’espoir partagé de mieux vivre.
Voici le texte intégral de ma tribune dans Mediapart.

Tribune parue sur le site de « Mediapart » le 17 aoà»t 2010 sous le titre « Un pays administré par la peur »

Par Marietta KARAMANLI,
Députée de la SARTHE,
Française depuis 20 ans par choix

Le 30 juillet 2010 à Grenoble, le président de la République française a déclaré publiquement à propos de violence urbaines et de délinquance que « nous subissons les conséquences de cinquante années d’immigration insuffisamment régulées €¦ ».

Le 5 aoà»t 2010, son ministre de l’intérieur déclare à son tour que « chacun sait qu’il y a des liens entre délinquance et immigration ».

Le 7 aoà»t suivant, ce même ministre annonce qu’il fera des propositions, d’ici la fin du mois, au président de la République pour la mise en oeuvre juridique de la mesure de déchéance de la nationalité contre les auteurs d’homicides de dépositaires de l’autorité publique, de polygamie et d’excision.

Je note d’emblée que la nature très différente des faits visés ne manquera pas de susciter des interrogations et d’inciter à la surenchère€¦

Pour revenir à la question de fond, sauf à ne pas comprendre « le français tel qu’il est parlé au sommet de l’Etat », pour le Président de la République et le gouvernement, la délinquance (en général ?) a pour cause (seule ou principalement ?) l’origine étrangère de ceux qui commettent les délits et les crimes.

La conséquence logique en est que pour combattre la délinquance, il faut lutter contre l’immigration (légale et illégale ?) et insécuriser ceux qui sont des délinquants potentiels ou avérés en les menaçant de ne pouvoir devenir Français ou encore en les punissant de la déchéance de leur nationalité.

La réorientation de la politique de l’immigration et l€˜annonce de mesures plus sévères en matière de nationalité pour les délinquants font suite à un débat contesté sur l’identité nationale.

L’attention de l’exécutif actuel pour la question « nationale » est depuis trois ans constante.
Cette grande continuité qui confine un peu à l’obsession me fait, à vrai dire, peur.

J’ai peur de la façon dont le pouvoir joue avec le malheur et les difficultés d’un grand nombre de Français des milieux populaires.

J’ai peur aussi des effets et réactions que peuvent avoir de tels propos sur tous ceux que l’on pourra désigner au regard de leur histoire, de leur mode de vie ou de leurs « différences » comme étant « moins Français » que les autres.

J’ai peur enfin de l’intolérance qui pourrait survenir à l’égard de tous ceux qui vivent ici, parce qu’ils aiment y vivre, dans le respect des lois et la recherche d’une espérance qu’ils veulent partager, mais qui seront jugés moins aptes, selon des critères discrétionnaires ou irrationnels, que d’autres à le faire

Je voudrais reprendre ces trois questions.

Je ne pense pas que le discours de Nicolas SARKOZY s’adresse d’emblée ou spécialement aux délinquants et notamment aux plus durs d’entre eux.
Les délinquants qui ont commis de très graves infractions et des crimes n’ont pas renoncé à leurs méfaits en ayant peur d’être condamnés à plusieurs années voire plusieurs dizaines d’années de prison. Je doute fort qu’ils en soient empêchés par la menace que brandit la société de faire échec à leur demande d’acquisition de la nationalité ou de prononcer leur déchéance de celle-ci. Je doute même qu’ils en soient affectés plus que cela.

Alors, pourquoi annoncer un renforcement de la législation et une orientation nouvelle en matière d’immigration en partant d’exceptions, dont les manifestations et les causes méritent bien, elles, d’être combattues avec des moyens efficaces.

Je pense que ce discours présidentiel vise d’abord à rassembler un maximum de Français en les opposant à ceux qui sont des marginaux et à leur dire qu’ils restent différents parce que Français face à ceux qui sont hors du système ou s’y mettent.

Ces propos interviennent à un moment où bon nombre de Français sont les victimes d’une politique de classe (même si ce terme peut paraître suranné !), où ils doivent travailler plus pour gagner moins ou payer plus d’impôts et de taxes alors même que les plus riches sont moins sollicités€¦et qui, à bien des égards, se sentent aliénés car ne s’appartenant plus, (victimes du chômage de masse, d’une urbanisation « mal foutue », ou encore de relations de voisinage « tendues »€¦).

Face à ces citoyens qui peuvent se sentir déclassés, le pouvoir a choisi de leur dire qu’ils gardaient ce que tous ont en commun à savoir la nationalité ce qui suppose aussi de dire qu’elle n’est pas automatique et peut se perdre.

A tous ceux-là, le Président et son ministre de l’intérieur disent implicitement « vous êtes malheureux (ou vous pensez aller mal !) mais vous êtes et resterez français ». Vous ne serez pas exclus de la communauté même si vous êtes relégués au plus bas de l’échelle€¦ L’échelle c’est la France !
De la sorte, les Français victimes de l’infortune pourront avoir le sentiment d’être mieux considérés !

Malheureusement et sauf cas très exceptionnel, cela n’est d’aucune utilité ni d’efficacité pour combattre les incivilités et la délinquance. On attendait des mesures nouvelles pour rendre plus sà»r et plus serein le quotidien et on a un discours renouvelé sur ce qui menacerait par nature notre identité nationale.

Les effets possibles de ces paroles pourraient même être inverses à ceux censés être recherchés au nom de la République.

En effet, ce qu’on a entendu ces derniers jours laisse à penser que si on a des origines étrangères (ce qu’on s’est bien gardé de définir avec précision !) on est probablement moins bon Français, plus fragiles ou plus sensibles à transgresser les règles communément acceptées. De la sorte, on laisse planer très subtilement l’idée que tous les Français n’ont pas la même valeur. Comme l’écrivait le grand historien GOMBRICH, « on peut être attaché à sa patrie sans devoir affirmer que le reste de la planète est habité par des moins que rien ».

Il existe ainsi un risque que ceux qui seraient « moins Français que d’autres » et vus comme tels, aient envie de se retrouver avec plus de force autour de ce qui les rassemble au-delà de leur appartenance à la France. Ainsi les communautés en sortiraient paradoxalement renforcées !

De plus, la probabilité est réelle que ces propos répétés conduisent à de nouvelles manifestations d’intolérance à l’égard de ceux qui sont un tant soit peu différent des autres par leur couleur de cheveux ou de peau, leur manière de parler ou de vivre.

Au final, je donnerai deux modestes conseils au Président de la République.

Le 30 mars 2007, le candidat Nicolas SARKOZY, dans un discours prononcé à Nice, indiquait que « Le Président de la République, c’est le Président de tous les Français. ». Je souhaite qu’il applique avec rigueur ce qu’il a présenté comme étant sa doctrine républicaine sans laisser à penser que certains de nos compatriotes sont moins Français que d’autres.

Il reste quelques jours avant la rentrée, je ne peux que souhaiter que le Président ait le temps de prendre un peu de recul face à ses propres pensées. Je lui conseille donc très humblement de lire « Brève histoire du monde » de GOMBRICH déjà cité et récemment paru en français !

Il y apprendra ou prendra conscience, entre d’autres, que certaines des personnes côtoyées par cet historien de l’art né en 1909 avaient eu une enfance alors que l’Allemagne et l’Italie n’existaient pas encore (« N’est-ce pas étonnant ? » dit-il « naïvement ») rappelant que ces grands Etats ne sont pas si vieux et donnant à voir alors implicitement que le « sentiment » national est quelque chose qui peut évoluer€¦

Il y découvrira ou redécouvrira aussi que le monde grandit démographiquement mais « rapetisse » imperceptiblement ce qui veut dire aussi probablement que si les pays et les sociétés sont moins divers et deviennent plus uniformes, ils gagnent probablement en leur sein en complexité et en différences.

Bref, une telle lecture est de nature à susciter chez un Président curieux une vision pour préparer l’avenir du pays et pas seulement une réaction pour l’administrer par la peur !