La sociale démocratie à un carrefour

dimanche 18 novembre 2007

La Sociale démocratie à un carrefour", texte de la contribution de
Marietta KARAMANLI aux débats proposés par la revue grecque
METARITHMISI", ATHENES, octobre 2007.

I Gouverner a pu rendre moins perceptibles les différences avec le centre gauche et le centre droit et a conduit à la crise de nombreux partis sociodémocrates.

Quelles sont alors les nouvelles lignes de fractures ? Existent-elles ?
Par expérience je ne devrai pouvoir parler que du cas de la Gauche Française mais je pense que mon propos s’applique à bon nombre de situations politiques en Europe.

Je décrirai la situation actuelle comme résultant d’une difficulté pour la Gauche à accepter deux choses :

- une identité « réformiste »,
- un projet fort de ses valeurs et s’adaptant aux nouvelles contraintes et problématiques du monde.

- A Notre identité

Il en va des secrets en politique comme des secrets de famille ça ne tient pas de façon indéfinie.

La vérité, puisqu’il faut bien en venir là, est que les Partis Socialistes européens sont « réformistes » et qu’ils ont vocation à réformer en gouvernant.

L’historien Donald SASSOON 1 a bien mis en évidence que le capitalisme et le socialisme étaient depuis 100 ans en Europe inextricablement liés.
Ils sont dans un rapport de compétition mais aussi d’apports et de partages réciproques.

Le capitalisme a rapidement choisi un cadre mondial et les politiques sociales sont restées de l’ordre des questions intérieures à chaque Etat ce qui a probablement conforté l’idée que la globalisation des marchés avait définitivement gagné la partie et la solidarité, limitée, l’avait perdu.

Accepter le statut de réformiste signifie-t-il accepter de ne pouvoir changer que marginalement l’ordre des choses et ne peser que ponctuellement sur les situations d’injustice.

Pour moi la réponse est non !

La question est alors moins celle des alliances que celle du projet. C’est la raison pour la quelle je serai un peu plus longue sur cette partie de mon intervention

- B Notre projet : celui d’un réformisme radical

Il nous faut partir de deux constats qui sont restées implicites (on est encore dans le secret de famille !) c’est ce que j’appelle être réaliste et essayer d’y apporter des réponses, c’est ce que j’appelle être réformiste.

  • a) Etre réaliste
    • 1) L’économie de marché (je ne parle pas du capitalisme financier €¦) est efficace dans un certain nombre de domaines et 2) les phénomènes de domination ne sont pas seulement économiques.
    • 2) L’économie de marché actuelle a démontré et démontre une extraordinaire capacité à créer des richesses qu’elle contrebalance, il est vrai, par une aussi grande « habitude » à exclure de leurs accès un très grand nombre d’hommes et de femmes. Elle est aussi aveugle€¦elle se dirige seulement vers les besoins solvables€¦ce qui nous donne une responsabilité particulière
    • 3) Les phénomènes de domination ne sont pas seulement économiques.
      On le sait tous les individus n’ont pas tous les moyens d’être reconnus.
      Nous le constatons aussi certains d’entre nous sont plus stigmatisés au travail, moins reconnus dans la sphère publique, ou encore plus dominés dans leurs relations privées que les autres.
      Ces atteintes prennent la forme du mépris, de l’atteinte physique, de l’atteinte juridique, de l’atteinte à la dignité des individus
      Bon nombre des questions sociales de notre temps peuvent emprunter à cette stigmatisation :
      • la place et le rôle femmes,
      • l’intégration des minorités visibles ou culturelles,
      • l’inclusion des personnes exclues,
      • les droits des peuples autochtones
        A chaque fois il nous faut une politique qui reconnaisse les individus.
        Partant de ces deux constats du réel il nous est possible de proposer un socialisme du réel.
  • b) Etre réformiste
    Dans l’histoire la sociale démocratie a été un des rares mouvements politiques à se fixer comme objectif de concilier le réalisme et l’utopie pratique et efficace.

1 Bref retour en arrière
La sociale démocratie (ou socialisme démocratique) a plus de cent ans
Historiquement, elle est née en Europe à un moment où coexistaient une grande misère sociale, une importante exploitation économique et un grave autoritarisme politique.
A Paris, en 1899, se tint une convention politique réunissant des délégués des différents partis socio-démocrates s’y référant.
Son programme était le suivant :

    • démocratie et droits égaux pour tous, y compris les femmes,
    • séparation de l’Etat et de l’église,
    • éducation gratuite, y compris l’enseignement supérieur
    • service médical gratuit,
    • impôts progressifs,
    • une journée de travail de 8 heures et des conditions décentes de travail ;
    • la liberté d’organiser des réunions ;
      De plus ils appelaient à un développement fondé sur la confiance et à la fin des cycles de dépression et paniques économiques.
      Ils espéraient des modes de coopération internationale mettant fin aux rancoeurs nationales.
      Ils créaient pour réaliser ce programme « extravagant » pour l’époque un mouvement connu sous le nom d’« l’Internationale Socialiste ».
      Quel mouvement politique a jamais produit un programme plus visionnaire et plus réaliste que celui-ci ? Probablement aucun.
      Ce programme est il toujours d’actualité ?. Je dis oui !
      Etait ce une utopie destructrice et tyrannique ? Jamais puisqu’il est fondé sur des valeurs et le consentement et la coopération politique de ceux auxquels il s’adresse.
      Le remarquable chemin ouvert a presque aussitôt été contrarié par ceux qui proclamaient dès 1891 que le capitalisme était irréformable, inamendable, que son effondrement conduirait tôt ou tard à l’avènement d’une société « autre ».
      Ceux qui pensaient que le capitalisme était réformable et que le socialisme s’incarnerait dans une vision dynamique du changement progressif et non dans un Etat rigide et classique, un parti « église » ou unanime, ou la contrainte générale ou conformiste ont eu plus de mal à se faire entendre même s’ils avaient raison sur le fond.
      Les premiers rassuraient par les mots mais obtenaient peu dans les faits.
      Les seconds obtenaient davantage et protégeaient de fait mais leur discours était peu entendu.

2 Bref regard vers l’avenir
Je souhaitais vous parler du passé pour éclairer notre présent et vous parler de notre avenir proche.
Nous devons nous poser quelques questions simples qui font toute la différence entre la Gauche et la Droite€¦
Je prendrai deux exemples de questions et conclurai cette première partie, un peu longue mais nécessaire, par une réflexion d’ensemble sur le changement de perspective.
Est-ce que notre économie travaille pour tous ?
Si on considère que oui, il faut que les prélèvements fiscaux ou sociaux s’appliquent à tous les revenus€¦et non seulement aux revenus du travail
Si on considère que oui, il faut que nos façons de produire soient durables et écologiques car travailler pour tous signifie aussi travailler en garantissant l’avenir de nos enfants€¦
Est-ce que les lois ou mesures à prendre renforcent la démocratie ?
Trop souvent les débats visent à établir une priorité ou un antécédent entre les libertés et le développement économique.
Est que ce sont les libertés individuelles qui précèdent ou sont favorables à la croissance ou est ce que c’est le développement économique qui favorise l’extension des libertés personnelles et collectives.
Selon nous les libertés ne peuvent être une variable.
Elles font partie de ce qui est nécessaire à chacun et sont à ce titre des droits créances qu’ont tous les individus sur la collectivité.
On le voit derrières interrogations simples s’exposent des développements complexes.
Un nécessaire changement de perspective
Le socialisme s’est habitué à être celui qui assure une meilleure répartition de celles-ci.
Il doit être aussi celui qui se préoccupe des conditions de leur production2.
Je citerai trois exemples :
- la réflexion sur la participation des salariés et de leurs organisations aux grandes décisions de l’entreprise doit être relancée. La reconnaissance de sociétés ou collectifs de travail, à l’identique des sociétés de capitaux, qui auraient des droits et négocieraient au sein des entreprises le partage de la valeur ajoutée, doit être discutée.
- ces collectifs ou sociétés devraient être un levier pour promouvoir, à côté du contrat de travail ; un parcours professionnel solidaire pour tous au sein de branches ou de groupements d’entreprises et assurer quelques soient les positions ou les aléas de la carrière (emploi, formation, ou chômage) des revenus et une qualification renouvelée.
- parallèlement, la politique de lutte contre les inégalités ne doit pas être limitée à la redistribution, dans un second temps, de la richesse déjà produite. Il faut clairement agir pour donner à tous les mêmes chances de réussite scolaire et de formation et lutter en amont contre la fragilisation sociale.

Ces longs développements m’amènent à répondre plus succinctement aux questions suivantes

II Est-ce que notre message en direction des classes moyennes nous coupent de notre base électorale traditionnelle et y t’il un juste milieu ?

Si dans notre programme nous avons comme priorité de donner à tous une égale opportunité de se réaliser ou une égalité des chances :
- d’aller aussi loin que souhaité à l’école,
- de reprendre sa formation si besoin est,
- d’acccéder à un emploi,
- d’améliorer son habitat ou d’en devenir propriétaire y compris sur le long terme
- de garantir autant que faire se peut un environnement sain ou sans mise en danger disproportionné par rapport aux techniques utilisées,
nous aurons alors un programme qui s’adresse à tous même si nous concevons qu’un effort particulier et différencié est à faire en direction des plus modestes ou de ceux ayant le moins un « capital social » de départ.

III Est il possible d’arrêter la crise, de limiter l’insécurité, de proposer un autre agenda politique et idéologique, en un mot de contrer le centre droit ?

Oui€¦

Dans la période que nous connaissons, surgit le sentiment que presque tout est risque. Cela résulte de l’absence de sens qu’ont les changements. Le manque de lisibilité est flagrant : les changements que vivent les gens même s’ils sont plutôt bien vécus restent souvent mystérieux et sans référence à une grille d’interprétation.

Les gens sont, donc, inquiets de ces changements. Désormais les progrès de la science, sont aussi porteurs d’incertitudes : nucléaire, ogm, manipulation psychologique etc€¦

Dans ces conditions on est amené à se poser quelles réponses pourraient être apportées ?

Un concept idéologique se fait jour qui doit être relayé par des propositions politiques : c’est celui de « l’individualisme raisonné »
L’individualisme permet d’appréhender bon nombre des traits des sociétés modernes. L’individualisme n’est pas en soi l’enfer sur terre.

Il a deux faces, l’une négative, l’autre positive.

Le premier versant exprime la lutte de tous contre tous. C’est l’individualisme de la concurrence qui doit être régulé et contrôlé. L’individualisme concurrentiel traduit l’ivresse qui s’empare de celui qui a devancé ses semblables ou est en passe de le faire. Il prétend faire vibrer dans les âmes la figure du gagnant. Il faut veiller à limiter ou contrôler cet individualisme.

Le second versant exprime la valeur en chaque individu, en tant qu’humain, mais aussi en tant que personne qui doit avoir les moyens de devenir elle même à la condition de ne pas nuire à autrui. C’est l’individualisme de la conscience que la société doit encourager.
Et c’est l’école, l’éducation et l’exemple social qui doivent nous permettre de ne pas succomber à cette possible épidémie d’individualisme concurrentiel. Il nous faut donc proposer une morale de la conscience plutôt qu’une morale de la puissance.

Reste la question cruciale de « que faire pour que les individus puissent disposer des conditions de possibilité pour être eux-mêmes ? ».
En comprenant bien cette demande, on s’aperçoit que l’égalité des chances peut reprendre du service.

Devenir soi-même exige des ressources, la politique doit par conséquent garantir l’exercice de cette liberté.

L’Etat-providence a cette signification, notamment en mettant en place des mécanismes de solidarité qui soient impersonnels, qui ne créent pas des liens de dépendance personnelle et qui permettent même de s’en libérer quand les relations personnelles sont trop pesantes.

On le voit l’individualisme de la conscience, fondée sur une morale de l’estime de soi et des autres et aidé par la collectivité est une réponse à la perte de sens de nos sociétés.

IV Est il possible de rendre l’union européenne attrayante et politiquement majoritaire ?. Que va devenir la constitution européenne ?

L’Europe et la construction européenne constituent un enjeu majeur de la bataille des idées et des projets qu’ont à mener les socialistes
Dans le cadre de l’Etat nation, l’action publique est à bien des égards perçue comme assez inefficace.

Il appartient aux socialistes de rappeler que ce que les Etats/nations ont perdu en substance et en efficacité dans leur ressort propre, une République Européenne peut le regagner (j’emploie les mots de « République Européenne volontairement », tout simplement pour ne avoir à disserter de façon abstraite sur l’articulation entre les Etats tels qu’ils existent et ce que sont des institutions communes, supérieures ? déléguées ? fédérales ou confédérales ?.

Il est clair que cette nouvelle République ne peut fonder sa dynamique et sa légitimité sur la seule unification économique ou ses institutions mais bien sur ses finalités.

Elle doit donc proposer à son niveau une nouvelle citoyenneté sociale fondée sur au moins trois nouveaux contrats "sociaux" :
- le premier entre les sexes, car le travail féminin est aujourd’hui irréversible et modifie profondément la vie quotidienne,
- le second entre les générations pour mieux partager l’activité et les revenus,
- le troisième entre l’Etat trop souvent bureaucratique et les citoyens qui revendiquent davantage de participation démocratique.

Pour nous socialistes, ces objectifs doivent être considérés comme des opportunités offrant à l’action publique et à la recherche de l’égalité un espace encore vacant.

Pour ce qui est traité dit constitutionnel, il portait mal son nom mais constituait bel et bien un progrès.

Il sera remplacé par un mini traité.

Au-delà ce qui importe, c’est que les partis socialistes et sociodémocrates européens se mettent d’accord sur un programme économique et social auxquels tous adhéreront.

V La chemin emprunté par les Britanniques n’a pas grand-chose à voir avec la cohabitation allemande ou l’expérience italienne... Peut on alors considérer la sociale démocratie comme une somme d’idées et de pratiques politiques similaires et parallèles ?

Tout d’abord, je crois qu’il faut partir de l’idée assez simple qu’aucun pays n’a la même histoire y compris récente.
- Blair a été élu après de nombreuses années de Thatchérisme€¦
- La grande coalition Allemande succède à des gouvernements socio démocrates ayant eu à gérer la réunification du pays€¦
- Le Gouvernement Prodi et sa majorité élargie succèdent au populisme radical de Berlusconi€¦

Très concrètement chacune de ces majorités s’inscrit dans un « après » qu’elle a à gérer.

De plus, chaque pays gère le changement de façon endogène ; cela veut dire que chaque événement est reçu et géré par une société donnée.
Mais c’est la capacité à donner un même sens aux évènements politiques et aux changements économiques et sociaux qui rapprochent nos partis et les amènent non seulement à soutenir les mêmes valeurs mais aussi à faire des propositions communes déclinées sous forme d’objectifs partagés et d’initiatives rapprochées sur les services publics en Europe, sur les investissements en faveur des petits enfants de moins de 3 ans,
sur l’Europe Sociale etc€¦

On le voit la même direction n’emprunte pas forcément le même chemin mais l’idée essentielle c’est que si nous ne sommes pas tous au même niveau de progression nous avançons tous€¦.